Une brève histoire de Cuba, la C.I.A et la mafia

La C.I.A. et la mafia sont les « deux différents côtés d’une même pièce ». Cette phrase prononcée par le boss de la mafia italo-américaine, Sam Giancana, va prendre tout son sens dans les années 60. L’histoire commence à Cuba.

Fulgencio Batista est alors le président en place. Élu démocratiquement, c’est aussi un dictateur sanguinaire. Très proche de la Casa Nostra, il permet à la mafia sicilienne de prospérer via plusieurs concessions. À l’époque, l’île est un terrain de jeu pour la pègre : construction de casinos, trafic de drogue, extorsion… De plus, la C.I.A perçoit un pourcentage sur les bénéfices liés à ces activités. Ces revenus illégaux lui permettent de financer des opérations officieuses, sans avoir à toucher aux fonds fédéraux et donc à se justifier devant d’autres institutions.

La mafia est alors plus puissante que jamais. Elle a la capacité de faire et défaire les présidents. John Kennedy en est la preuve : il gagnera l’accès au bureau ovale en 1961 grâce au soutien financier des anciens collègues de son père Joe, dont fait partie Sam Giancana. Pourtant, en 1959, la situation à Cuba échappe au contrôle des américains. Fidel Castro prend le pouvoir. La mafia est mise à la porte. Ses pertes financières sont historiques. Dans le même temps, le communisme de Castro fait froid dans le dos des services secrets et de la présidence américaine. La C.I.A commence à ressentir la pression de l’administration Eisenhower. Le problème Castro doit être résolu, et vite.

La C.I.A. va alors demander l’aide de la pègre. En 1960, la fameuse agence de renseignements recrute Robert Maheu. Véritable agent secret (il aurait inspiré la série Mission Impossible), Maheu va rentrer en contact avec John Roselli. Mafieux influent, notamment dans le milieu du show-business, Roselli va à son tour entrer en contact avec Sam Giancana et Santos Trafficante, deux des mafieux les plus puissants du pays. Plusieurs solutions pour fragiliser le mouvement révolutionnaire de Castro sont alors étudiées.

Extraits des JFK Files sur le plan pour éliminer Castro

La barbe d’El Comandante

Une des premières idées qui émerge aura pour objectif de démystifier “l’icône” Castro aux yeux du monde en lui faisant perdre… sa barbe. Le plan n’en est pas moins original : lors d’un voyage à l’étranger, les chaussures de Castro seront comme d’habitude cirées pendant la nuit. La “taupe” aura pour rôle de les subtiliser et d’appliquer une solution chimique dans les chaussures. En contact direct avec sa peau, cette poudre devrait causer la dépilation de leur propriétaire. Mais ce plan sera finalement abandonné, pour lui en préférer un autre, plus ambitieux : l’assassinat d’El Comandante.

L’agence de renseignements épluche alors toutes les solutions envisageables. On part du plus simple (et complexe à la fois) : tuer Castro lors d’une fusillade ouverte. Selon le rapport, Giancana n’aurait pas hésité à balayer cette option émise par l’agence. Il serait en effet très compliqué de recruter quelqu’un pour une opération kamikaze comme celle-ci. Cependant, les deux mafieux disposent d’une taupe à l’intérieur même du cabinet de Castro, un certain “Juan Orta”. Une autre option, plus “douce”, est alors envisagée : empoisonner Castro.

En coulisses, on teste des pilules dissolvantes sur des cochons d’Inde. Le rapport est imprécis, mais les expériences menées n’auraient pas été concluantes. Ces mammifères auraient en effet une forte résistance à la toxine présente dans les pilules. Le test est renouvelé sur des singes. C’est cette fois un succès. Il apparaît qu’au début de l’année 1961, le poison est confié à Roselli. Le poison passe ensuite des mains de Roselli à celles de Trafficante. Puis de celles de Trafficante à celles de Orta. Mais Giancana et Trafficante perdent peu à peu contact avec Orta. Selon le rapport :

“Orta perdit ses fonctions dans le cabinet du premier ministre (Castro) le 26 janvier 1961, alors que la préparation de l’opération était encore en cours à Miami et Washington”.

C’est la fin d’une première phase dans le projet d’élimination de Castro.

Une fin tragique pour tous… sauf Castro

Alors que l’aide de Giancana et de Trafficante était indispensable à Roselli pour établir des contacts avec Cuba, elle ne l’est désormais plus. Un anti-castriste cubain est contacté pour une nouvelle tentative d’assassinat, mais celle-ci est finalement annulée, car le débarquement de la Baie des cochons est désormais imminent. L’invasion militaire sera, une fois de plus, un échec cuisant…

Si Castro a été visé par des centaines de tentatives d’assassinat, ça sera lui qui survivra le plus longtemps. Sam Giancana sera criblé de balles alors qu’il préparait un barbecue. Cet évènement survient quelques jours avant la date de son témoignage devant le Sénat. Le comité CHURCH enquêtait sur les liens entre la C.I.A., la mafia et le projet d’assassinat sur Castro. John Roselli sera lui entendu sur cette affaire, puis 1 an plus tard sur l’assassinat du président John Kennedy. Quelques mois plus tard, Roselli sera retrouvé mort dans un baril de pétrole, sans doute éliminé par la mafia.

Cette courte histoire de l’Amérique de la guerre froide nous montre à quel point les liens entre le crime organisé et les institutions traditionnelles étaient étroits. James Ellroy, l’auteur d’American Tabloïd, le résume à sa manière :

“Je pense que l’Amérique n’a jamais été innocente, car elle s’est construite sur un génocide.”

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