Francis L.K Hsu, un anthropologue chinois, déclarait déjà en 1953 que les perceptions sociales des américains restent centrées sur l’individu, tandis que celles des chinois se focalisent sur le contexte et les relations sociales entre les individus. Mais pourquoi ?

Des pensées philosophiques vieilles de plusieurs millénaires ont-elles un impact sur la manière dont les gens perçoivent (saisissent la réalité par les sens) au 21ème siècle ? Il semblerait que oui. Une série d’études viennent d’affermir le lien entre l’environnement culturel d’un individu et la manière avec laquelle ses sens vont interpréter un évènement. Parce que son héritage culturel n’est pas le même, un citoyen chinois va percevoir le monde d’une manière différente qu’un citoyen américain.

« Vous les occidentaux pensez que les humains sont des objets. Mais c’est faux. Les humains sont des sujets. »

                                                                                                         Source anonyme

I – Le raisonnement analytique et holistique 

A/ Le raisonnement analytique occidentale

Si les racines philosophiques de ces deux peuples expliquent la différence de perception d’un évènement, quelles sont ces racines ? En occident, un mode de pensée a été dominant par le passé : le raisonnement analytique.

Raisonner analytiquement, c’est extraire un objet de son environnement pour le comprendre. Ce mode de pensée se rapproche de la notion d’individualisme, qui trouva ses racines en Grèce Antique avec des penseurs tel qu’Aristote. Ce philosophe était attaché à ce que les « choses » tendent vers le « parfait » : on vénérait ainsi la beauté et la force de l’individu.

C’est une pensée qui a trouvée toute sa place dans l’art : les statues gréco-romaines fantasment souvent des corps élégants et saillants, tout comme les nombreux mythes grecs contés depuis des siècles. Ces contes font indéniablement partie de notre héritage culturel. 

Echo et Narcisse, par John William Waterhouse

B/ Le raisonnement holistique oriental

La pensée chinoise, quand à elle, comporte trois piliers philosophiques majeurs : le taoïsme, le bouddhisme et le confucianisme. Ces trois courants philosophiques ont un dénominateur commun : un raisonnement holistique.

Un raisonnement holistique est un raisonnement qui se concentre sur les relations existantes entre un objet et son environnement. Tout objet est en fait un sujet de son environnement.

Exemple : dans la philosophie confucéenne, la réalité est un vaste champ de forces interconnectées, formants une unité. Par conséquent, il serait primordial de viser l’harmonie entre toutes ses composantes. En lieu et place du succès individuel, qui est une fin en soi dans la philosophie grecque. 

Confucius, et toutes ses dents

II – Une étude moderne

Ces faits historiques, qui datent de plusieurs millénaires, expliquent toujours les différences de perception entre certains peuples, comme il l’est montré dans une étude sociologique publiée en 2001. Celle-ci montre de quelle manière, aujourd’hui, la perception d’un évènement est différente entre un citoyen américain et un citoyen chinois. 

L’étude, nommée Culture and Cause: American and Chinese Attributions for Social and Physical Events, émet l’hypothèse suivante : 

« Dans des cultures hautement individualistes comme celle des États-Unis, les personnes sont principalement définies comme des unités individuelles; elles peuvent quitter des groupes selon leur envie et sont socialisées pour se comporter en accord avec leurs préférences sociales. Dans les cultures hautement collectivistes comme en Chine, les personnes sont principalement définies comme membres d’un groupe (…) elles sont socialisées pour se comporter en accord avec les normes d’un groupe (…). »

Ainsi, « tout évènement provoquant une théorie sociale est analysée différemment par un américain et un chinois ».

Pour réaliser l’étude en question, des chercheurs ont proposé à un groupe d’étudiants américains et à un groupe d’étudiants chinois d’élucider les causes d’un meurtre commis il y a quelques années par un étudiant chinois.

Gang Lu venait d’échouer à son exposé oral quand il décida d’assassiner son juge ainsi que ses auditeurs, avant de se donner la mort. Pas fun.

Pour expliquer les racines du meurtre, les étudiants américains revenaient avec les arguments suivants : 

    • Gang Lu était instable mentalement car sa vie était centrée sur le travail, sans activités permettant de soulager le stress
  • Gang Lu est devenu fou en mettant trop de pression sur ses épaules

Pour les étudiants chinois, les raisons étaient différentes :

    • le juge n’a pas rempli son devoir sous-jacent : aider Gang Lu et répondre à sa frustration grandissante
  • la récession qui a touché le marché du travail a augmenté l’anxiété de Gang Lu, entraînant une réaction violente

« Les sujets chinois ont estimé que la personne aurait emprunté une route moins violente dans une situation différente, tandis que les sujets américains ont jugés que les prédispositions meurtrières de la personne se seraient exprimées inexorablement, même si le contexte différait. »

Les étudiants chinois s’appuient donc sur le contexte de l’évènement pour expliquer les racines du meurtre. Tandis qu’aux États-Unis, c’est l’individu qui est à la source de l’acte.

Au-delà de l’impact de l’héritage culturel sur notre perception d’un évènement social, notre perception physique en est également altérée fortement.

Le psychologue américain Richard Nisbett formule cette idée de la manière suivante : 

« Ça n’est pas seulement le fait que les occidentaux et les orientaux pensent le monde différemment. Ils voient littéralement un monde différent. (…) Les orientaux peuvent ainsi tolérer une complexité de l’environnement bien plus grande que les occidentaux. » 

Pour le technologiste chinois Kai Fu-Lee, « ces habitudes divergentes étaient particulièrement frappantes dans la manière dont les utilisateurs interagissaient avec une page de résultats de recherche internet (…) nous avons pu suivre les mouvements des yeux et les clics d’un utilisateur sur une page donnée de résultats de recherche. (…)

Des caméras ont pu détecter les micro-mouvements des yeux des américains et des chinois, et le contraste était flagrant.

Les Américains ont traité les moteurs de recherche comme les Pages Jaunes, un outil permettant de trouver simplement une information spécifique. Les utilisateurs chinois ont traité les moteurs de recherche comme un centre commercial, un endroit pour consulter une variété de produits, les essayer et éventuellement choisir quelques articles à acheter. »       

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Que des pensées philosophiques millénaires aient encore un impact sur notre interprétation du monde est assez fascinant. Il n’existe pas une réalité, mais des réalités que l’on interprète, en partie, culturellement

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